Amphigouris et autres bonnes nouvelles

La douleur de l’eau

J’ai écrit ce texte pour un concours de nouvelles «  Les brèves d’eau » organisé par le site ONIRIS en janvier 2009. Ce site propose aux écrivains amateurs de publier leurs œuvres. Les textes sont lus, commentés et notés par des écrivains fanatiques et des lecteurs acharnés. C’est aussi un site d’échanges sur l’écriture et ses différents tourbillons. Voici son adresse :
http://www.oniris.be/
 « La douleur de l’eau » a reçu le 4e prix.

 

Vallée de la mort, Californie, USA, 2006 – Photo DL

Il fut un temps où les hommes m’aimaient. Ils me désiraient, me regardaient pendant des heures, s’enthousiasmaient du moindre de mes mouvements, tremblaient en me caressant et entraient en moi en conquérants farouches et fiers. Et moi, je les aimais. Je leur ai tout donné, tout ce que j’avais. Ils m’ont tout pris sans honte ni remords, me vidant peu à peu de ma substance pour ne laisser de moi que quelques traces humides sur des rives asséchées.

Pour eux, je me suis faite petite et délicate courant au cœur des montagnes, fertile et nourricière aux creux des vallons, changeante selon les saisons, mouvante selon les pays. Pour moi, ils ont inventé des dieux pour expliquer mes colères et en ont créé d’autres pour m’apaiser. Ils me priaient pour que je vienne, ils me suppliaient pour que je parte, mais ils savaient mes colères rapides et que de ma fureur renaîtrait la Terre.

Il fut un temps où les Hommes me trouvaient mystérieuse et ne pouvaient résister à mon appel. Pour eux, j’avais inventé la mer, l’océan, des êtres fabuleux, des créatures étranges et des mondes enchantés. Ils écoutaient mes sirènes, partaient à leurs poursuites, rêvant toujours plus fort de trésors immenses et de cités en or. Je les ai laissés me parcourir, tout entière offerte à leur exploration, ne leur cachant que mes plus secrètes profondeurs.

Certains ont voulu me dompter, me soumettre à leurs désirs. Ceux-là me faisaient rire et je les ai laissés se perdre et disparaitre dans mes bras. Certains étaient plus tendres et savaient me murmurer des poèmes dans le creux de mon onde claire. Ceux-là me faisaient soupirer et ont obtenu de moi toutes mes faveurs et toutes mes richesses.

Ils m’ont peinte, ils m’ont chantée, ils m’ont célébrée sans trop oser s’approcher. Et puis, ils se sont enhardis. Ils m’ont déshabillée, exposée. Ils ont chassé mes créatures et les ont enfermées. Ils ont cru connaitre mon monde, mais ils n’ont trouvé que le silence. Désormais, je n’ai plus de mystère pour eux. Ils pensent connaître jusqu’à la plus intime de mes équations.

Parce qu’ils me croyaient immortelle, ils ont puisé tout ce que j’ai pu leur donner. Ils ont vidé mes océans. Ils ont détourné mes rivières. Ils ont souillé mes rivages et massacré tous les êtres étonnants qui peuplaient mon royaume. Peu à peu, les Hommes ne m’ont plus vue comme la vie, l’origine de toute chose, mais comme une bouteille en plastique que l’on vide et remplit au gré des besoins. Je n’étais plus l’amante, mais une servante. Ils m’ont négligée, délaissée, salie.

Aujourd’hui, je me recroqueville doucement, me retirant peu à peu de la surface de la Terre. Je n’ai plus la force de combattre les déserts, le Soleil ou les vents qui brûlent les Hommes. Je ne sais plus les apaiser par une pluie fine ou le murmure plaisant d’une de mes sources. Ils ne me voient plus. Ils m’oublient. Jusqu’à ce qu’un jour, ils doivent se battre pour m’avoir. Mais, ils ne le font plus par amour. Ils le font pour l’orgueil de me posséder et me vendre.
Alors, je me meurs. Je meurs doucement de ne plus être aimée.

Pourtant chaque fois que l’un d’entre eux s’approche de moi, me prend doucement dans le creux de ses mains, quelque chose en moi bouillonne, ronronne et jaillit. Je l’aime tant celui qui pose ses lèvres sèches sur moi et s’abandonne aux caresses de mes fontaines. Celui qui rit en tournant son visage vers la pluie et chante en sautant dans les flaques. Je suis une vieille folle qui a l’espoir insensé de plaire encore à de jeunes amants.

Pourtant, je sais que je peux toujours les faire rêver. Je mettrai à mon pôle des aurores boréales. Je peindrai sur mes étangs mon plus bel arc-en-ciel. Je lisserai vivement la surface de mes lacs. Je libèrerai les moutons argentés de la mer et j’arrangerai avec soin mon lit défait. Je leur murmurerai de nouvelles histoires pour les étourdir et qu’ils glissent à nouveau dans mes bras. J’attendrai le coucher du soleil pour tamiser doucement sa lumière et cacher un peu les rides de mes deltas. Et si cela ne suffit pas, j’irai leur dévoiler au plus profond de mes abysses, quelques nouveaux secrets pour les ensorceler.

Il y a quelque part, j’en suis certaine, un doux rêveur prêt à m’aimer. Un seul me suffira pour tout leur pardonner.

Viens, chantent mes sirènes, je t’attends.

Daisy Lewis

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5 Réponses à “La douleur de l’eau”

  1. Le 27 septembre 2009 à 16:58 Léa a répondu avec... #

    Ce texte est bouleversant.

  2. Le 20 décembre 2009 à 21:44 VIGNERON Muriel a répondu avec... #

    Bonjour et merci pour cette merveille.
    J’aimerais avec votre autorisation mettre vos mots en voix et en musique…
    Je vous dépose en lien ma page projet. Vous me direz…
    Sur ma page il y a également une vignette pour « Mémoire d’Eau »…Un autre projet que je coordonne, vous comprendrez je pense ce qui m’invite chez vous.
    En cette veille de noël et nouvel an, je vous souhaite le meilleur et vous espère heureuse.
    Bien à vous.
    Muriel Vigneron
    Diseuse.

    Bonjour Muriel
    Je suis très heureuse que vous me proposiez de mettre ce texte en musique. Cette idée m’enchante, car j’ai écrit « La douleur de l’eau » comme une complainte et je l’imagine volontiers accompagné de musique. Dit par vous, il n’en aura que plus de charme et de résonance.
    Votre projet « Échos Logique » me séduit naturellement et je serai ravie d’y participer. J’aime beaucoup la « Mémoire d’eau » de Magda Igyarto et je suis touchée qu’il vous ait conduit jusque chez moi.
    Vous pouvez me contacter directement par ma messagerie :
    daisylewisecrit@yahoo.fr
    Je vous souhaite également de délicieuses fêtes de fin d’année.
    À très bientôt
    Daisy Lewis, écrivain fantôme
    Heureuse et charmée

  3. Le 17 décembre 2010 à 16:40 Jacquey thérèse a répondu avec... #

    Bonjour.
    Mon ami André et moi , faisons partie d’un Club de diaporamistes amateurs.En recherchant sur internet un texte sur l’eau, nous avons découvert votre complainte qui nous a emballée.Nous avons fait un montage,photos,musique et texte lu par un ami.Nous présentons notre première esquisse lundi prochain à notre club.
    Au paravant je voulais vous demander l’autorisation d’utiliser votre texte et vous en remercie par avance.
    Les amis à qui nous avons fait lire votre texte sont unanimes : il est magnifique …Et si vous aviez d’autres textes ….
    Salutations
    Thérèse

    Bonjour Thérèse
    Merci pour vos compliments ! Je suis très heureuse que “La douleur de l’eau” vous plaise. Je ne vois pas d’inconvénient à ce que vous l’utilisiez pour illustrer votre diaporama. Je ne vous demanderai que deux choses : citer mon nom et …une copie de votre présentation !
    J’ai bien encore quelques textes sur ce blog et dans ma boîte à malice. Ils ne sont pas tous de la fibre poétique de celui-ci, mais je serai ravie de vous les faire lire. Y a-t-il des thèmes particuliers qui vous intéressent ?
    Vous pouvez me contacter directement à l’adresse suivante :

    daisylewisecrit@yahoo.fr

    À très bientôt
    DL

  4. Le 16 janvier 2012 à 17:44 Muriel Vigneron a répondu avec... #

    Bien à vous du rêve à la réalité!

    Avec tout notre amour.

    MERCI

    http://www.presquilegazette.net/pages/environnement/ode-a-l-eau.html

  5. Le 13 mai 2013 à 14:48 margo27 a répondu avec... #

    Bonjour
    Mon association « J’attends donc je lis » propose de publier des textes courts 5 fois par an. (Gratuitement, bien sûr !)
    Vous pouvez tenter votre chance avec vos propres textes à cette adresse:

    http://jattendsdoncjelis.unblog.fr/

    Cordialement
    Sabine, la présidente

    Dernière publication sur Les mains de Sabine : Une feuille, un livre

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